(re)mettre la santé des travailleurs au centre des priorités : focus sur le climat de sécurité psychosociale

Si la santé physique a, depuis plusieurs décennies, été au centre des démarches de prévention, la santé psychologique a quant à elle reçu moins d’attention, c’est pourquoi très récemment certains chercheurs ont conceptualisé le climat de sécurité psychosociale, afin de proposer un climat de sécurité portant plus spécifiquement sur la protection de la santé psychologique des travailleurs. Une démarche d’autant plus nécessaire que les enjeux liés à la sécurité psychologique sont particulièrement coûteux tant pour les individus que pour les organisations qui les emploient (voir notre article sur les coûts de la santé des travailleurs). Le climat de sécurité psychosociale est donc proche du climat de sécurité, mais il s’en différencie puisqu’il s’intéresse aux facteurs de risques psychosociaux plutôt qu’aux risques physiques, et à la santé psychologique plutôt qu’à la santé physique.

Le climat de sécurité psychosociale : de quoi parle-t-on?

Plus précisément, la sécurité psychosociale renvoie à « l’absence de risques ou d’atteintes psychologiques et sociales ». Le climat de sécurité psychosociale se définit donc comme un ensemble de perceptions quant aux « politiques, pratiques et procédures pour la protection de la santé et de la sécurité psychologique des travailleurs ». Ce climat de sécurité psychosociale s’articule autour de deux aspects : les priorités de l’organisation et l’engagement des différents niveaux d’encadrement.

D’une part, les théoriciens du climat de sécurité psychosociale partent du principe que les politiques, pratiques et procédures constituent les meilleurs indicateurs des vraies priorités (mises en action versus affichées, ce qu’une organisation dit versus ce qu’elle fait) d’une organisation. Il s’agit donc d’évaluer la priorité donnée à la santé et à la sécurité psychologique des travailleurs en vérifiant l’existence de mesures en ce sens.

D’autre part, le climat de sécurité psychosociale intègre le caractère central de l’engagement de l’organisation et de tous les niveaux d’encadrement dans la promotion de la santé et la sécurité des travailleurs.

Quatre grands axes pour promouvoir le climat de sécurité psychosociale.

Plus précisément, le climat de sécurité psychosociale se caractérise par quatre dimensions inspirées de la littérature et des recommandations de l’Agence Européenne pour la Santé et la Sécurité au Travail :

  1. L’engagement de l’encadrement

Premièrement, le soutien et l’engagement de la gouvernance sont nécessaires d’une part à la diffusion et à l’adoption de valeurs et d’une philosophie de prévention, et d’autre part pour assurer la mise à disposition des ressources indispensables à l’intégration de mesures de prévention. L’un des pré-requis pour promouvoir le climat de sécurité psychosociale est donc que la gouvernance soutienne la prévention du mal-être au travail avec implication et engagement. En d’autres termes, cette dimension questionne sur la capacité de l’encadrement à mettre en place des actions rapides et décisives pour corriger le problème lorsqu’une problématique relative à la santé psychologique des travailleurs est identifiée.

  1. La priorité de l’encadrement

Deuxièmement, la priorité donnée par l’encadrement aux questions de sécurité au travail est une composante fondamentale des démarches préventives. Il est donc indispensable pour promouvoir le climat de sécurité psychosociale que l’encadrement accorde la priorité aux enjeux de santé et de sécurité psychologique des travailleurs par comparaison aux enjeux de production ou d’efficacité. Au-delà de l’affichage de cette priorité, cette dimension renvoie aux politiques, pratiques, et procédures concrètes reflétant celle-ci.

  1. La communication organisationnelle

Troisièmement, parce qu’il est important de donner de la légitimité aux idées de tous dans la prévention du mal-être au travail et que la communication ascendante (remontées d’information des équipes vers l’encadrement) constitue un élément fondamental dans les interventions préventives, il est fondamental, pour promouvoir le climat de sécurité psychosociale, que l’organisation soit à l’écoute des contributions des professionnels en termes de santé et de sécurité au travail mais également qu’elle communique sur ces questions. En d’autres termes, cette dimension renvoie à une communication à double sens dans une dynamique de prévention de la santé psychologique.

  1. La participation organisationnelle

Enfin et quatrièmement, dans la mesure où la résolution participative de problèmes est essentielle dans les démarches de prévention, la quatrième dimension du climat de sécurité psychosociale tient à la nécessité de consulter et de faire participer les salariés, les instances représentatives du personnel, et les professionnels de santé et de sécurité au travail lors des discussions sur les politiques et mesures préventives.

En résumé, le  climat de sécurité psychosociale reflète (1) un engagement de l’encadrement dans la prévention du stress au travail et la promotion de la santé psychologique auprès des salariés, (2) une position managériale communicant la priorité donnée à la santé et à la sécurité psychologique des travailleurs, (3) des systèmes de communication ascendante relatifs au contrôle des risques psychosociaux, et (4) une implication et une participation de tous les niveaux de l’organisation dans les mesures préventives. Mais quel est l’intérêt de promouvoir un tel climat ?

Aller plus loin : pourquoi promouvoir le climat de sécurité psychosociale ?

Parce qu’il est la « cause des causes ». Le climat de sécurité psychosociale est conçu comme une ressource organisationnelle qui prédit les conditions psychosociales de travail et conséquemment peut générer des atteintes psychologiques ou sociales. Par exemple, une forte pression de travail peut résulter d’un manque de politiques, procédures, et pratiques organisationnelles visant à maintenir les contraintes de travail à un niveau acceptable (par exemple en encourageant les personnels à exprimer leurs sentiments de surcharge ou de fatigue), et pourrait –à terme- engendrer des conséquences négatives sur la santé des professionnels telles que le burnout.

En d’autres termes, le climat de sécurité psychosociale s’inscrirait en amont de deux processus par lesquels les caractéristiques du travail peuvent influencer la santé des travailleurs :

  • Processus négatif d’altération de la santé. D’une part, un climat de sécurité psychosociale de faible qualité activerait un processus d’altération de la santé parce qu’il se traduit par des pratiques managériales engendrant des contraintes de travail telles que la pression de travail ou les contraintes émotionnelles. Or, ces contraintes sont associées à une augmentation des problèmes de santé tels que le burnout ou le besoin de récupération.
  • Processus positif motivationnel. D’autre part, un climat de sécurité psychosociale de qualité se situerait en amont d’un processus motivationnel dans la mesure où il se traduit par des pratiques managériales engendrant des ressources de travail telles que le sentiment de compétence, ou le soutien du superviseur et des collègues. Or, ces ressources mènent à des conséquences individuelles positives telles qu’un engagement professionnel élevé ou une plus grande implication dans le travail.

En initiant ces deux processus, le climat de sécurité psychosociale est donc associé à de nombreux indicateurs de la santé psychologique des salariés, via son influence sur les contraintes et ressources de travail.

Le climat de sécurité psychosociale, un puissant prédicteur de conséquences variées.

La puissance prédictive du climat de sécurité psychosociale est à noter tant ses effets ont été démontrés à la fois à court, à moyen et à long termes. Autrement dit, il a été prouvé qu’en agissant sur les politiques, pratiques, et procédures protégeant la santé psychologique des travailleurs, il est possible d’améliorer les caractéristiques du travail et de ce fait la santé psychologique de ces derniers, trois, six, douze et vingt-quatre mois plus tard.

De surcroît, le climat de sécurité psychosociale a également des effets indirects sur des dimensions économiques. En effet, étudiant les antécédents de la santé des travailleurs et l’influence de celle-ci sur le PIB de 31 pays européens, des chercheurs ont démontré que le climat de sécurité psychosociale était le facteur organisationnel le plus déterminant dans l’explication de la santé des travailleurs, comparativement notamment aux caractéristiques du travail qui n’y étaient, elles, pas significativement associées. À son tour, la santé des professionnels était positivement corrélée au PIB et expliquait significativement 13% de l’espérance de vie au sein des pays étudiés.

Le climat de sécurité psychosociale a donc une influence significative sur de multiples indicateurs de la santé psychologique au travail mais aussi sur des facteurs économiques, et ce quel que soit le contexte considéré, tant au sein de pays développés que de pays en voie de développement. Souvent qualifié de « cause-des-causes », le climat de sécurité psychosociale constitue ainsi une cible centrale pour l’amélioration des conditions de travail et de la santé psychologique des travailleurs.

Une belle marge de progression pour les employeurs & acteurs de la santé au travail en France.

Il apparaît donc indispensable d’encourager les organisations à mettre en place des interventions visant à améliorer le climat de sécurité psychosociale. Par exemple, la présence de symptômes dépressifs chez les salariés d’une entreprise peut être réduite de 16% en améliorant le climat de sécurité psychosociale. Dans un contexte où les pratiques de prévention ont parfois tendance à se focaliser sur des déterminants individuels au détriment de l’environnement de travail, le climat de sécurité psychosociale apparaît de fait comme une dimension à prendre en compte pour les organisations et les professionnels de santé au travail qui se soucient de la santé des travailleurs. En effet, le climat de sécurité psychosociale permet d’accompagner le changement des pratiques, des priorités et des valeurs managériales et ainsi d’améliorer la santé psychologique des travailleurs.

Concluons en précisant que la France figure parmi les pays européens ayant les niveaux les plus bas de climat de sécurité psychosociale (la France se classe vingt-deuxième sur 31 en termes de niveau de climat de sécurité psychosociale). La marge de progression apparaît donc importante et renforce l’intérêt de prendre en considération ce construit pour potentiellement réduire les conséquences négatives associées à un climat de sécurité psychosociale de faible qualité.

Quelques références

Bailey et al., 2015

Bond et al., 2010

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Dollard et al., 2012

Dollard & Bakker, 2010

Dollard, le Blanc, & Cotton, 2007

Dollard et Neser, 2013

EU-OSHA, 2002

Hall, Dollard, & Coward, 2010

Idris & Dollard, 2011

Idris, Dollard, & Winefield, 2011

Law, Dollard, Tuckey, & Dormann, 2011

Neal & Griffin, 2006

Zohar & Luria, 2005

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