Vous avez dit burnout?

Estimant qu’il n’existe pas à ce jour de définition clinique consensuelle du burnout, la Ministre de la santé Marisol Touraine a récemment annoncé la constitution d’un groupe de travail chargé de préciser cette notion.

Régulièrement remis au centre des débats médiatiques, le burnout est un syndrome bien spécifique mis en évidence depuis de nombreuses années. Dans le discours politique et médiatique, le burnout est pourtant systématiquement amalgamé avec d’autres troubles psychosociaux (troubles anxieux, souffrance au travail, etc.). Cet enchevêtrement amène de nombreuses parties prenantes à des prises de position parfois alarmistes, mais souvent peu fondées sur l’état réel des connaissances.

C’est pourquoi il nous semble utile de revenir sur ce que les scientifiques ont progressivement dépeint sous le terme d’épuisement professionnel ou burnout.

Le burnout, à l’origine…

Ce concept a initialement été introduit par Freudenberger en 1974 pour caractériser la progressive perte d’énergie et d’investissement des volontaires travaillant dans la clinique dans laquelle il officiait.

La définition la plus influente du burnout a par la suite été proposée par Maslach et Jackson en 1981, ces derniers référant le burnout à un syndrome ne concernant que les personnes dont le travail implique des relations interpersonnelles. Selon cette conceptualisation, l’épuisement professionnel se définit par la combinaison d’états d’épuisement émotionnel (sentiment d’être épuisé par les contraintes émotionnelles inhérentes au service humain), de dépersonnalisation (attitude détachée et cynique envers les bénéficiaires du service ou des soins), et de réduction du sentiment d’accomplissement personnel (sentiment de ne pas être efficace/utile dans l’accomplissement de ses responsabilités).

Au regard du caractère restrictif de ce syndrome aux métiers à caractère relationnel (ex. : enseignants, infirmiers, travailleurs sociaux), des définitions alternatives du burnout ont ensuite été proposées. Par exemple, une approche tridimensionnelle du burnout a été développée par Schaufeli et ses collaborateurs en 1996, en distinguant :

  • l’épuisement émotionnel comme un épuisement général, ne faisant pas référence spécifiquement au contact humain,
  • le cynisme en tant qu’attitude distante et d’indifférence à l’égard du travail, et non seulement des bénéficiaires des soins ou des services,
  • le sentiment d’efficacité professionnelle réduite, comme évaluation des accomplissements passés et présents, et non exclusivement de l’efficacité actuelle.

Ces trois dimensions sont ainsi conçues pour être transposables à toute profession. Autrement dit, cette conceptualisation fait référence à des aspects du travail plus généraux et non spécifiquement articulés autour de la relation à autrui, et constitue aujourd’hui l’approche la plus répandue du burnout.

En bref, il apparaît bien que quelles que soient les approches proposées pour caractériser l’épuisement professionnel, l’épuisement émotionnel apparaît comme une variable centrale du processus de burnout.

Le burnout conçu comme une perte d’énergie généralisée

C’est autour de cette dimension centrale d’épuisement émotionnel que s’articule la définition du burnout proposée par Shirom et Melamed en 2006. Plus précisément, ces chercheurs caractérisent le burnout comme un état impliquant des sentiments d’épuisement physique, émotionnel et cognitif :

  • la fatigue physique renvoie à un sentiment de fatigue et se caractérise par de faibles niveaux d’énergie pour assurer les tâches professionnelles quotidiennes,
  • l’épuisement émotionnel fait référence aux aspects interpersonnels du burnout et plus précisément au sentiment de manquer d’énergie pour investir les relations à autrui dans le cadre du travail,
  • la lassitude cognitive renvoie à un sentiment de ralentissement de la pensée et de moindre agilité mentale.

Selon cette approche, l’état de burnout est associé à une diminution continue des ressources d’un individu, dépensées pour faire face à une exposition chronique aux contraintes organisationnelles. Cette conceptualisation du burnout est ainsi clairement ancrée dans la théorie de la conservation des ressources et renvoie précisément aux ressources énergétiques d’un individu (ressources émotionnelles, physiques ou cognitives).

Avantages d’une approche centrée sur la perte d’énergie généralisée

En s’articulant autour de cette notion unique de ressources énergétiques, cette approche présente différents avantages méthodologiques et épistémologiques.

Premièrement, les trois dimensions individuelles composant le burnout (la fatigue physique, l’épuisement émotionnel, et la lassitude cognitive) sont inextricablement liées et peuvent prendre la forme d’une entité unique reflétant une perte d’énergie généralisée pouvant donner lieu à un score global de burnout.

Deuxièmement, ces dimensions font référence à des symptômes précis du burnout et ne peuvent donc être confondues avec des traits de personnalité. Par exemple, dans l’approche proposée par Schaufeli et ses collaborateurs en 1996 (voir plus haut), la dimension renvoyant au sentiment d’efficacité personnelle réduite est conceptuellement proche de celle d’estime de soi. Cette proximité conceptuelle rend difficile de faire la différence entre ce qui relève de l’état de burnout ou du trait de personnalité relatif à l’image de soi.

Finalement, les dimensions de fatigue émotionnelle, physique et cognitive sont conceptuellement distinctes d’autres construits et ne peuvent pas être appréhendées comme des stratégies adaptatives telles que peuvent l’être le cynisme ou la dépersonnalisation. En effet, dans l’approche traditionnelle du burnout, la dépersonnalisation peut être considérée comme une stratégie de faire-face, c’est-à-dire comme une forme de retrait visant à se prémunir des coûts psychologiques associés aux aspects interpersonnels du travail en se détachant de toute forme d’interaction humaine. La dépersonnalisation pourrait donc être une conséquence attitudinelle du burnout plutôt qu’une de ses composantes.

Prévenir le burnout pour se prémunir de ses conséquences néfastes

N’oublions pas qu’indépendamment de la conceptualisation qui en est faite et de son opérationnalisation, si le burnout a fait l’objet de tant de travaux scientifiques, c’est parce qu’il est associé à des conséquences majeures pour les individus et les organisations.

En effet, le burnout produit une variété d’effets néfastes sur la santé des individus. Par exemple, en termes de santé psychologique, il est associé à la dépression, à des sentiments de tension au travail et d’irritabilité après le travail. En termes somatiques, il est, entre autres, positivement associé aux troubles du sommeil et prédit une augmentation de l’insomnie et un accroissement des troubles musculo-squelettiques.

Par ailleurs, le burnout augmente les risques de maladies cardio-vasculaires par le biais d’une variété de mécanismes physiologiques (syndrome métabolique, activation du système nerveux sympathique, coagulation sanguine). A titre d’exemple, des chercheurs ont suivi un échantillon conséquent de professionnels durant dix ans, et ont ainsi démontré que l’épuisement émotionnel prédisait l’augmentation au fil du temps du nombre d’hospitalisations pour maladie cardio-vasculaire et pour troubles psychologiques.

De surcroît, parce que les individus en état de burnout peuvent se détacher de leur activité professionnelle afin de se protéger d’une altération accrue de leurs ressources, ils peuvent opérer un retrait plus ou moins marqué de leur travail, prenant la forme d’un absentéisme accru ou d’une plus grande rotation du personnel.

Enfin, la proportion croissante d’inaptitudes liées au burnout s’avère coûteuse tant pour les organisations que pour les institutions qui compensent financièrement les travailleurs en proie au burnout. Le burnout fait ainsi l’objet d’un intérêt croissant au niveau national, à tel point que le gouvernement français envisage actuellement d’encadrer légalement ce phénomène en le reconnaissant comme maladie professionnelle, suivant ainsi l’exemple de la Suède ou des Pays-Bas où le burnout renvoie à un diagnostic médical à part entière.

Perspectives

A l’instar d’autres troubles psychosociaux, le burnout est un concept multidimensionnel complexe. Il émerge à l’interface des contraintes du travail et des ressources de chaque individu pour y faire face. Il est utile par conséquent de mieux outiller les professionnels de la santé au travail au moyen d’une grille de lecture stable, inclusive et exclusive. Si le groupe de travail constitué par la Ministre du Travail œuvre en ce sens, sans se détacher des fondamentaux scientifiques déjà existants, il aura été utile.

Au-delà des aspects cliniques, il serait par ailleurs profitable de renforcer nos connaissances épidémiologiques afin d’avoir une connaissance véritable de la prévalence du burnout. Les quelques données chiffrées existantes en France reposent en effet sur des protocoles hasardeux et aucune étude indépendante fondée sur des standards épidémiologiques solides n’a été menée à ce jour.

Ainsi, une réelle cartographie du phénomène sanitaire permettrait de mettre en évidence les métiers ou les périmètres les plus affectés et ouvrirait le champ à des pratiques préventives réellement ciblées.

L’engagement dans une telle voie aurait le mérite de rationaliser le burnout et d’en refaire un objet sanitaire et non politique, à l’écart d’effets d’annonce médiatiques alarmistes, peu étayés et rarement suivis d’effets. Ce serait là le meilleur service à rendre aux nombreux travailleurs qui en souffrent ou en ont souffert.

Quelques références :

Halbesleben & Buckley, 2004

Hobfoll, 2001

Maslach, Schaufeli, & Leiter, 2001

Melamed, Shirom, Toker, Berliner, & Shapira, 2006

Schaufeli, Enzmann, & Girault, 1993

Schaufeli, Leiter, Maslach, & Jackson, 1996

Schaufeli, Leiter, & Maslach, 2009

Shirom, Melamed, Toker, Berliner, & Shapira, 2005

Sassi & Neveu, 2010

Toker, Melamed, Berliner, Zeltser, & Shapira, 2012

Toppinen-Tanner, Ahola, Koskinen, & Väänänen, 2009

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